Laïla Marrakchi revient au long métrage avec La Más Dulce — que l’on peut traduire par « Les Fraises » — un film centré sur Hasna, une travailleuse marocaine employée dans les exploitations agricoles du sud de l’Espagne.
Le projet marque un déplacement important dans la filmographie de la réalisatrice. Après avoir observé les tensions sociales, familiales et générationnelles au Maroc, elle choisit cette fois de regarder celles qui traversent la Méditerranée pour un emploi saisonnier et restent souvent absentes des récits dominants.
Une héroïne confrontée à un système
Hasna n’est pas seulement un personnage victime d’un employeur ou d’un événement isolé. Son parcours permet d’interroger un système de recrutement fondé sur la vulnérabilité économique, la dépendance administrative et l’éloignement du foyer.
Le film aborde les conditions de travail, le harcèlement, les rapports de pouvoir et la difficulté de faire reconnaître des violences lorsque le revenu de toute une famille dépend du contrat.
En plaçant cette histoire au centre d’une coproduction entre le Maroc, la France et l’Espagne, Laïla Marrakchi transforme un sujet social en récit méditerranéen. Les frontières ne sont pas seulement géographiques : elles séparent aussi ceux qui organisent la circulation du travail et celles qui en supportent le coût humain.
Un cinéma marocain qui change de focale
Marock avait installé Laïla Marrakchi parmi les cinéastes capables de provoquer un débat public au Maroc. Rock the Casbah avait ensuite exploré les non-dits d’une famille privilégiée.
Avec La Más Dulce, la réalisatrice s’éloigne de ces milieux pour porter son attention vers des femmes dont la vie est rarement représentée avec complexité. Ce changement de focale est significatif : il montre que le cinéma marocain peut articuler narration populaire, regard d’autrice et enjeux sociaux transnationaux.
Cette évolution arrive au moment où le pays cherche à renforcer ses capacités de production. Le projet Argan Studios et son ambition pour la chaîne audiovisuelle rappelle que les infrastructures ne prennent leur sens que lorsqu’elles permettent à des récits locaux et régionaux d’exister.
Montrer sans réduire
Filmer la précarité comporte toujours un risque : enfermer les personnages dans la souffrance ou utiliser leur expérience comme simple démonstration sociale.
L’intérêt du projet repose donc sur la place accordée à la subjectivité de Hasna. Quels sont ses désirs, ses contradictions, son humour, ses relations et ses stratégies ? Comment la solidarité entre travailleuses se construit-elle ? Que reste-t-il de l’expérience une fois le contrat terminé ?
Le cinéma peut rendre visible une injustice, mais sa force apparaît surtout lorsqu’il permet au public de rencontrer un personnage qui ne se réduit pas à cette injustice.
Le travail culturel derrière un film
Une œuvre de cette nature dépend d’un long travail documentaire, de l’écriture à la direction d’actrices. Elle exige également une attention particulière aux langues, aux accents, aux gestes professionnels et aux conditions de tournage.
Les coproductions internationales donnent accès à des financements et à une diffusion plus large. Elles peuvent aussi créer des déséquilibres dans les décisions artistiques. Préserver le point de vue du film tout en travaillant avec plusieurs partenaires sera l’un des enjeux de sa réception.
Le développement de telles œuvres rejoint plus largement la question de l’accès des jeunes professionnels aux métiers du secteur. Les programmes présentés dans notre article sur les projets ICC destinés aux jeunes talents montrent que l’écosystème culturel ne se résume pas aux auteurs visibles : il inclut aussi les équipes techniques, la production, la diffusion et l’accompagnement.
Pourquoi ce film compte
La Más Dulce arrive dans un contexte où les migrations sont souvent racontées à travers les chiffres, les contrôles frontaliers ou les crises politiques. Le choix d’une ouvrière saisonnière ramène le débat à une réalité quotidienne : les aliments consommés en Europe sont aussi le produit de trajectoires humaines, de contrats temporaires et de rapports de force.
En donnant un visage, une voix et une durée à cette expérience, Laïla Marrakchi peut contribuer à déplacer le regard. Le film ne parlera pas seulement d’un déplacement entre le Maroc et l’Espagne, mais de dignité, de travail et de la manière dont une femme décide de ne plus accepter le silence.

