Babelfan.ma, la porte qui avait ouvert la culture marocaine en ligne

Ancien média culturel marocain, Babelfan.ma reliait dans une même plateforme les événements, les artistes et les lieux. Retour sur un projet pionnier du web culturel au Maroc.

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Babelfan.ma, la porte qui avait ouvert la culture marocaine en ligne

Avant que les événements culturels ne circulent principalement dans les stories, les groupes WhatsApp et les publications sponsorisées, il fallait déjà répondre à une question très simple : que se passe-t-il culturellement au Maroc ?

Pendant plusieurs années, Babelfan.ma a tenté d’y répondre en rassemblant, dans un même espace numérique, les rendez-vous, les artistes et les lieux qui faisaient vivre la scène culturelle marocaine.

Aujourd’hui, son adresse n’occupe plus la place qu’elle occupait autrefois dans les habitudes du public. Pourtant, l’idée portée par Babelfan reste familière à toutes celles et ceux qui cherchent encore un concert, une exposition, une pièce de théâtre, une projection ou une rencontre littéraire sans savoir précisément où regarder.

Certains sites disparaissent sans réellement quitter la mémoire du web. Babelfan.ma appartient à cette catégorie.

Avant les stories, un lieu où chercher

L’information culturelle a toujours circulé. Elle passait par les affiches, les programmes imprimés, les communiqués de presse, les radios, les journaux, les newsletters et surtout le bouche-à-oreille.

Le numérique n’a pas supprimé cette dispersion. Il l’a parfois amplifiée.

Aujourd’hui, une affiche peut apparaître quelques heures dans une story, être transférée sur WhatsApp puis devenir presque introuvable. Chaque salle, festival, galerie ou collectif parle à sa propre communauté. Le public découvre facilement ce qu’il suit déjà, mais beaucoup plus difficilement ce qu’il ne connaît pas encore.

Babelfan répondait à ce problème par une logique simple : créer un espace commun où l’on pouvait chercher une activité culturelle par ville, par date ou par discipline.

Le site ne se limitait toutefois pas à une succession d’annonces. Il se présentait comme un média web d’information culturelle pour le Maroc, pensé pour rendre la scène artistique plus lisible et rapprocher les publics de ce qui se créait autour d’eux.

Trois bases de données pour raconter un écosystème

L’une des intuitions les plus intéressantes de Babelfan était son organisation autour de trois bases de données liées entre elles :

  • les événements ;
  • les artistes ;
  • les lieux culturels.

Cette architecture paraît évidente aujourd’hui, mais elle exprimait déjà une compréhension fine de l’écosystème culturel.

Un événement n’existe jamais seul. Il est porté par des artistes, accueilli dans un lieu, produit par une organisation et inscrit dans un territoire. En reliant ces éléments, Babelfan dépassait le rôle d’un simple calendrier. Il construisait progressivement une cartographie numérique de la culture au Maroc.

Le rapport d’activités 2015 de la Fondation Hiba décrit ainsi un agenda gratuit informant quotidiennement sur les événements en cours et à venir dans les différentes régions du Royaume. Il précise aussi que la plateforme valorisait les acteurs culturels à travers l’agenda, les biographies d’artistes et les fiches descriptives des lieux.

Cette approche garde toute sa pertinence. Pour comprendre une scène culturelle, il ne suffit pas de savoir qu’un spectacle aura lieu vendredi soir. Il faut aussi pouvoir découvrir le parcours de l’artiste, l’histoire de l’espace qui l’accueille et les autres initiatives qui gravitent autour de lui.

C’est cette même logique de circulation que l’on retrouve aujourd’hui dans un agenda culturel relié aux villes, aux disciplines et aux lieux.

Le travail invisible derrière une fiche événement

Un agenda culturel semble simple tant qu’on ne l’a jamais fabriqué.

Derrière chaque fiche se cachent une recherche, une vérification, une sélection, une image à retrouver, un horaire à confirmer, une catégorie à choisir et parfois plusieurs échanges avec l’organisateur. Il faut corriger les changements de programme, retirer les événements annulés et publier suffisamment tôt pour que le public puisse réellement s’organiser.

Ce travail est éditorial autant que technique.

Choisir les informations visibles, décider comment présenter un artiste ou structurer les disciplines revient déjà à proposer une lecture de la culture. Une base de données n’est jamais totalement neutre : elle reflète les réalités que l’on prend le temps de documenter.

Babelfan avait compris qu’un outil culturel utile devait réunir la rigueur de la donnée et la sensibilité de la médiation. Le site rendait visibles des rendez-vous, mais il contribuait aussi à donner une existence numérique durable à des artistes et à des lieux parfois peu documentés ailleurs.

Cette fonction est particulièrement importante dans un secteur où beaucoup d’archives restent fragiles. Les pages disparaissent, les noms de domaine changent et les publications sociales se perdent dans le flux. Une fiche bien structurée peut alors devenir, avec le temps, une trace de l’activité culturelle d’une époque.

Go Culture Maroc et l’appui de la Fondation Hiba

Babelfan était porté par l’Association Go Culture Maroc. La Fondation Hiba accompagnait le projet en mettant notamment un espace de travail à disposition de l’association.

Ce soutien rappelle qu’une plateforme numérique ne naît jamais uniquement d’une bonne idée ou d’un développement technique. Elle a besoin d’une équipe, de temps, de partenaires, de contacts réguliers avec le terrain et d’un environnement capable de l’aider à durer.

À travers ses espaces et ses dispositifs, la Fondation Hiba a développé une approche où les outils numériques complétaient les infrastructures culturelles physiques. Des lieux comme le Cinéma Renaissance ou HibaLab montrent bien cette articulation entre diffusion, accompagnement, création et rencontre avec les publics.

Un site culturel ne remplace pas une salle de spectacle, une galerie ou un studio. Il construit des ponts entre ces espaces. Il permet au public de les identifier, aux artistes d’être découverts et aux programmations de circuler au-delà de leurs communautés immédiates.

Une infrastructure éditoriale avant d’être une plateforme

Dans le vocabulaire du numérique, nous parlons souvent d’interface, de fonctionnalités, de référencement ou d’expérience utilisateur. Tous ces éléments comptent. Mais la véritable valeur d’un média culturel repose d’abord sur la confiance.

Le public doit pouvoir croire qu’une date est correcte. L’artiste doit se reconnaître dans sa présentation. Le lieu doit être identifiable. L’organisateur doit savoir comment transmettre une information ou demander une correction.

Cette confiance ne se construit pas avec une technologie seule. Elle vient de la régularité et du soin éditorial.

Babelfan a ainsi contribué à installer une idée essentielle : l’information culturelle mérite une infrastructure dédiée. Elle ne doit pas dépendre uniquement de la visibilité obtenue sur les réseaux sociaux ou du budget de communication de chaque organisateur.

Cette intuition rejoint les débats actuels sur les industries culturelles et créatives au Maroc. Soutenir la création suppose aussi de soutenir les outils qui la rendent visible, compréhensible et accessible.

La découvrabilité, un enjeu culturel

Le numérique contemporain repose largement sur la recommandation algorithmique. Les plateformes nous proposent des contenus proches de ce que nous avons déjà aimé, regardé ou partagé.

Cette personnalisation peut être pratique, mais elle réduit parfois la possibilité de la surprise.

Un agenda indépendant fonctionne autrement. Il permet de parcourir une ville, une date ou une discipline sans que le contenu soit classé uniquement selon sa popularité. Il offre une chance à un petit lieu, à une première exposition ou à un collectif émergent d’apparaître dans le même espace qu’une grande institution.

Cette capacité à être trouvé porte un nom : la découvrabilité.

Pour la culture, elle est décisive. Une œuvre ou un événement peut exister, être de grande qualité et rester invisible si les publics ne disposent pas des bons chemins pour y accéder.

Babelfan avait créé l’un de ces chemins.

Honorer les projets qui nous ont précédés

Le monde numérique souffre parfois d’une mémoire courte. Chaque nouveau projet veut apparaître comme une rupture, une première ou une innovation absolue.

Pourtant, les plateformes se construisent toujours dans une histoire. Elles reprennent des intuitions, apprennent d’expériences antérieures et répondent à des besoins que d’autres avaient déjà identifiés.

Reconnaître Babelfan ne signifie pas idéaliser le site ni prétendre qu’il répondrait aujourd’hui à tous les usages. Le web a changé, les habitudes mobiles se sont imposées et les exigences en matière de design, de géolocalisation, de multilinguisme et de données structurées ont considérablement évolué.

Il s’agit plutôt de reconnaître un travail pionnier : celui d’avoir rassemblé une information dispersée, relié les événements aux artistes et aux lieux, et affirmé que la culture marocaine devait disposer de ses propres outils numériques.

Pour Culturama, revenir sur cette histoire n’est pas revendiquer une succession officielle. C’est reconnaître une filiation et une responsabilité.

Un écosystème culturel ne grandit pas en effaçant ce qui l’a précédé. Il grandit en conservant les traces, en partageant les apprentissages et en rendant hommage au travail accompli.

Babelfan.ma n’est peut-être plus le réflexe numérique qu’il fut autrefois.

Mais la porte qu’il avait ouverte sur la culture marocaine en ligne, elle, ne s’est jamais complètement refermée.

Sources et archives