Une poule qui déclenche une guerre, une jeune révolutionnaire qui défie le pouvoir, des identités blessées par les conflits : du 30 octobre au 2 novembre, Rabat accueille la 12e édition du Festival international des écoles supérieures d’art dramatique. Derrière les représentations, l’événement pose une question essentielle : comment se forme le théâtre de demain ?
Rabat, 13 octobre 2026 — Une poule dévore des arachides dans le champ d’un voisin. Une querelle éclate, puis se transforme en conflit entre royaumes. Ailleurs, une femme s’apprête à assassiner un révolutionnaire, tandis qu’une famille tente de comprendre l’homme que cachait un uniforme policier. Ces récits, issus de continents et de traditions dramatiques très différents, se croiseront à Rabat, du 30 octobre au 2 novembre 2026, lors du 12e Festival international des écoles supérieures d’art dramatique (FIESAD).
Organisé par l’Association Issil pour le théâtre et l’animation culturelle, sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le FIESAD réunit des écoles et des artistes en formation autour d’une ambition qui dépasse la représentation : confronter les pratiques, faire circuler les imaginaires, et permettre aux jeunes comédiens de rencontrer d’autres méthodes de travail.
Depuis 2015, plus de cinquante établissements issus de quatre continents ont pris part à ce rendez-vous, selon l’association organisatrice. Le festival occupe ainsi une place particulière dans le paysage culturel marocain, à la frontière entre enseignement supérieur, création et coopération culturelle.
Guerres et frontières : le théâtre face à la violence contemporaine
Un fil traverse plusieurs spectacles annoncés : les façons dont naissent les conflits et ce qu’ils font à ceux qui les subissent. Dans Graine de la discorde, présenté par l’École nationale des Arts et Métiers de la Culture du Sénégal, une histoire en apparence minuscule devient une fable politique. Une poule mange quelques arachides. La vengeance entraîne une nouvelle vengeance, le village se divise et la querelle attire jusqu’aux puissances coloniales. À travers le texte et la mise en scène d’Abdel Kader Diarra, le récit interroge l’orgueil, l’escalade de la violence et le dialogue comme possibilité de paix.
Dog Boy, de l’Accademia Teatrale di Roma « Sofia Amendolea », prend pour point de départ les conséquences de la guerre sur l’identité. Dans un monde imaginaire organisé autour d’un mur, chaque communauté voit l’autre comme étrangère et finit par découvrir qu’elle est elle-même considérée de la même façon. Écrit et mis en scène par Paolo Alessandri, le spectacle utilise le conte contemporain pour examiner la perte de repères et les frontières mentales qui survivent souvent aux frontières physiques.
Les deux œuvres se répondent : l’une raconte la naissance d’une catastrophe collective, l’autre les traces qu’elle laisse dans les consciences. Dans les deux cas, le théâtre devient un instrument d’interrogation sur notre capacité à vivre ensemble.
Du Maroc à Cuba, la fragilité des convictions
L’ISADAC de Rabat présente Double Face, une pièce de Mohcine Zeroual mise en scène par Anas Tabite. Trois personnages symboliques se retrouvent confrontés à la faim, à l’attente et à l’incertitude dans un espace clos. Leurs échanges révèlent progressivement des vérités cachées, et la nécessité de survivre bouscule les principes qu’ils semblaient défendre. Tension, ironie et absurde sont mobilisés pour sonder la dualité humaine : solidarité ou égoïsme, vérité ou illusion, puissance ou fragilité.
Avec Charlotte Corday, l’Université des Arts de Cuba (ISA) propose une relecture de l’assassinat de Jean-Paul Marat pendant la Révolution française. Le texte de Nara Mansur Cao, mis en scène par Lizette Silverio Valdés et interprété par Lianet Romero, déplace l’événement historique vers une réflexion sur les convictions, la violence politique et la justice. En replaçant Charlotte Corday et Marat face à face, l’œuvre interroge les récits par lesquels l’histoire transforme des individus en symboles.
Au Mexique, la Faculté des arts de Tijuana, rattachée à l’Université autonome de Basse-Californie, présente El Rayo. À travers les souvenirs d’un fils, le parcours de Raymundo Muñoz se dessine entre ambitions personnelles, exercice de l’autorité, corruption et sacrifice. Cette création, écrite et interprétée par Alan Raymundo Muñoz Villavicencio, sous la direction d’Isela Yaneth Solis Ramos, demande si l’identité d’un homme peut se réduire à l’institution qu’il représente.
Le rire, autre manière de regarder le monde
Le programme ne se limite pas au drame. Avec Happy Go Lucky, des étudiants de l’École nationale de cinéma, télévision et théâtre de Łódź, en Pologne, adaptent le film de Mike Leigh. Après le vol de son vélo, Poppy, jeune femme résolument optimiste, commence des leçons de conduite auprès de Scott, instructeur cynique qui semble incarner son exact contraire. Dirigée par Marcin Brzozowski, cette proposition utilise l’humour pour sonder les incompréhensions ordinaires et les conditions du dialogue.
D’autres créations annoncées complètent ce parcours, notamment (Des) Encuentro (Re) Encuentro (Nos) Encuentros, venu de l’École nationale d’art théâtral du Mexique, et TOTAL LOSS, présenté par des étudiants de troisième année de l’école néerlandaise HKU Theater. La diversité des formes, des écritures et des langues rappelle que le théâtre étudiant n’est pas un genre artistique uniforme, mais un lieu d’expérimentation.
Le festival comme école internationale
L’originalité du FIESAD réside dans la place centrale accordée à la formation. Les élèves ne viennent pas simplement jouer : ils confrontent leurs approches de l’interprétation, de la mise en scène et de la relation au public. Le festival rassemble aussi des professionnels dont les parcours articulent création, transmission et gestion culturelle.
Parmi les membres du jury présentés pour 2026 figurent Mohammed Boubbo, dramaturge marocain et figure de la Ligue africaine des écoles supérieures d’art dramatique ; Marjorie Jalladot, administratrice de l’École du Théâtre national Bordeaux-Aquitaine ; Wahid Chakib, comédien et metteur en scène ; Lola Botello, artiste et enseignante espagnole ; et Mohamed Ayad, acteur, metteur en scène et médiateur culturel marocain.
La coopération africaine occupe une place particulière dans cette démarche. La Ligue africaine des écoles supérieures d’art dramatique (LAESAD), créée à Rabat en 2018, porte une ambition de mise en réseau des établissements, de circulation des savoir-faire et de renforcement des capacités artistiques. En réunissant des étudiants de plusieurs continents, le FIESAD peut aussi faire naître des relations de travail qui se poursuivront au-delà du festival.
Les premières dates à retenir à Rabat
Le Théâtre National Mohammed V accueille l’ouverture de la manifestation le vendredi 30 octobre 2026, avec une cérémonie annoncée à 19 h, suivie à 19 h 30 du spectacle marocain Double Face. Le samedi 31 octobre, le public pourra découvrir El Rayo à 15 h 30 à la salle Kenfaoui, puis Dog Boy à 20 h. D’autres représentations et temps d’échange sont annoncés jusqu’au 2 novembre ; les horaires complémentaires et les conditions d’accès sont à confirmer auprès des organisateurs.
Dans un contexte mondial où les conflits et les replis identitaires occupent l’actualité, la réunion de ces jeunes artistes acquiert une portée particulière. Le théâtre ne résout pas les crises politiques, mais il permet d’en raconter les causes, d’en rendre visibles les conséquences et d’inventer d’autres formes de conversation.
Pendant quatre jours, Rabat ne sera pas seulement une ville de spectacles : elle deviendra un espace où se dessinent les possibles du théâtre de demain.
Retrouvez la fiche du FIESAD 2026 et les représentations dans l’agenda Culturama.



