Le Maroc culturel s’est densifié. Sa gouvernance a-t-elle suivi ?

État, régions, communes, établissements publics, associations, privé et coopération : l’écosystème culturel marocain s’est densifié. À partir des données de la Cour des comptes, du HCP, du CESE et de l’IFC, Culturama analyse ce que cette pluralité produit — et ce qu’elle peine encore à coordonner.

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Le Maroc culturel s’est densifié. Sa gouvernance a-t-elle suivi ?

À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre 2026, les bilans vont naturellement se multiplier. Pour la culture, l’exercice est particulièrement délicat. Une infrastructure inaugurée sous un gouvernement peut avoir été programmée plusieurs années auparavant. Un projet peut associer ministère, région, commune et établissement public. Une nouvelle filière peut dépendre simultanément de la culture, de la communication, de l’enseignement supérieur, de l’investissement ou de la coopération internationale.

« Réalisé pendant un mandat » ne signifie donc pas nécessairement « initié par ce mandat ».

C’est pourquoi Culturama a choisi de remonter jusqu’en 2011 et de regarder l’action publique culturelle dans le temps long : ce qui a été créé, poursuivi, transformé ou accéléré, mais aussi ce que les données permettent — ou ne permettent pas — réellement d’attribuer.

Avant les budgets, les soutiens aux artistes, le cinéma ou le patrimoine, une question précède toutes les autres : comment la culture est-elle gouvernée au Maroc ?

1. Avant de parler de gouvernance, de quelle « culture » parle-t-on ?

La question paraît sémantique. Elle est en réalité déterminante. Les termes culture, secteur culturel, action culturelle et industries culturelles et créatives — ICC sont régulièrement employés comme s’ils désignaient un même ensemble. Ce n’est pas le cas.

Au sens administratif, le Département de la Culture intervient notamment sur le patrimoine, le livre et les bibliothèques, le théâtre, la musique et les arts chorégraphiques, les arts plastiques, les festivals, les équipements et différentes formes de soutien à la création. Son administration centrale comprend notamment une Direction du livre, des bibliothèques et des archives, une Direction du patrimoine culturel et une Direction des arts. Voir l’organigramme du Département de la Culture.

Mais ce périmètre administratif ne suffit plus à décrire l’ensemble de l’économie créative.

L’étude publiée en avril 2026 par l’IFC mobilise un périmètre beaucoup plus large des industries culturelles et créatives. Elle couvre notamment cinéma et audiovisuel, musique, arts et artisanat créatif, événements et arts vivants, patrimoine et tourisme culturel, architecture, gastronomie, publicité, édition, mode et design, gaming et arts numériques. Sur ce périmètre, les ICC représentaient environ 2,4 % du PIB marocain en 2022. Étude IFC 2026.

La Cour des comptes indique parallèlement que la contribution du « secteur culturel » ne dépasse pas 0,5 % du PIB. Elle mentionne également 0,8 % du tissu entrepreneurial et 0,4 % du marché du travail pour les emplois déclarés dans le secteur culturel. Cour des comptes, rapport annuel 2024-2025.

Deux chiffres ne se contredisent pas nécessairement lorsqu’ils ne mesurent pas le même objet.

L’écart entre 0,5 % et 2,4 % ne doit donc ni être effacé ni présenté comme une bataille de chiffres. Les deux institutions ne travaillent pas sur le même périmètre statistique. L’IFC reconstruit une économie créative large ; la Cour parle du « secteur culturel » dans le cadre de son évaluation de la gestion des infrastructures culturelles. Cette différence est déjà une information : avant même de mesurer la performance d’un secteur, encore faut-il s’accorder sur ce qu’il contient.

L’histoire aide à comprendre cet élargissement. Le ministère rappelle l’existence, dès 1912, d’un service consacré aux antiquités, aux beaux-arts et aux monuments historiques. Les travaux d’Amina Touzani sur l’histoire de l’intervention publique culturelle au Maroc situent ensuite l’apparition du terme « culture » dans l’intitulé d’un département ministériel en 1968, avant la création en 1974 d’un ministère entièrement consacré aux affaires culturelles. Source historique MJCC ; présentation des travaux d’Amina Touzani.

Depuis, le champ s’est étendu. Dans les années 2020, la notion d’ICC a pris une place croissante dans l’action publique, jusqu’à intégrer explicitement de nouvelles filières numériques comme le gaming.

L’objet à gouverner en 2026 n’est donc plus exactement celui qui existait en 1974 — ni même en 2011.

2. Un écosystème devenu considérablement plus dense

Cette extension du vocabulaire correspond à une transformation économique réelle.

Dans son périmètre large, l’IFC estime qu’en 2023 les industries culturelles et créatives marocaines ont généré environ 43 milliards de DH de revenus, soutenu plus de 116 000 emplois et regroupé autour de 9 500 entreprises. L’étude souligne également la présence importante de micro-entreprises, d’activités informelles et de structures non lucratives.

Autrement dit, le paysage culturel marocain ne se résume plus au ministère, à quelques établissements publics et à un réseau d’équipements. Il comprend désormais des exploitants de salles de cinéma, sociétés événementielles, festivals professionnalisés, fondations, associations, incubateurs, startups créatives, studios de jeux vidéo, producteurs audiovisuels, établissements de formation, opérateurs territoriaux et programmes financés par la coopération internationale.

Cette densification constitue d’abord une richesse. Elle diversifie les sources de financement, permet l’expérimentation, accélère parfois l’innovation et fait apparaître de nouvelles professions et de nouveaux marchés. Mais plus le nombre d’acteurs augmente, plus une autre question devient importante : qui fait quoi ?

3. Qui gouverne réellement la culture au Maroc ?

La réponse la plus simple serait : le ministère chargé de la Culture. Elle serait incomplète.

Le Département de la Culture prépare et met en œuvre l’action gouvernementale relevant de son champ de compétences, exerce des fonctions de tutelle et dispose d’une administration centrale ainsi que de 12 directions régionales de la culture. Ces services territoriaux interviennent notamment dans la préservation du patrimoine, l’animation du réseau culturel et artistique, ainsi que dans les infrastructures. Missions du Département de la Culture.

À ses côtés existent des institutions spécialisées disposant de leurs propres missions : le Centre cinématographique marocain pour le cinéma, la Fondation nationale des musées pour une partie du champ muséal, la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc pour le patrimoine documentaire et les missions nationales liées au livre et aux bibliothèques.

Mais l’organisation territoriale du Royaume ajoute d’autres niveaux de décision. Depuis les lois organiques de 2015, les régions et les communes disposent de compétences propres ou partagées en matière culturelle, patrimoniale et d’équipements de proximité. L’architecture repose donc aussi sur la contractualisation, le partenariat et la coopération entre État et collectivités territoriales.

À cela s’ajoutent fondations, associations, entreprises, universités, organismes internationaux, mécènes et opérateurs privés.

Le résultat est moins une pyramide qu’un réseau.

4. La culture est déjà gouvernée comme un système distribué

Cette pluralité change profondément la question de la responsabilité. Un centre culturel peut être construit sur un foncier communal, financé dans le cadre d’une convention réunissant État et collectivité territoriale, équipé par un département ministériel puis exploité par un service territorial. Un festival peut recevoir des fonds publics, être porté par une association, travailler avec une entreprise événementielle et bénéficier du soutien d’un partenaire international.

Le développement du gaming en fournit une illustration récente. En mai 2026, quatre conventions ont associé le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication à des partenaires de l’enseignement supérieur, de la formation, de l’investissement, du tourisme, de la technologie et de l’entrepreneuriat. L’objectif annoncé pour la formation atteint près de 4 000 spécialistes du gaming à l’horizon 2029. Maroc.ma, Morocco Gaming Expo 2026.

La culture devient ainsi intersectorielle. Le gaming touche au numérique, à la formation et à l’investissement. Le patrimoine rencontre tourisme et urbanisme. L’éducation artistique suppose une articulation avec l’Éducation nationale. Le cinéma appartient à un environnement mêlant création, industrie, exploitation commerciale et régulation.

Dans ce contexte, rechercher un acteur unique chargé de « gouverner la culture » devient moins pertinent que d’observer la qualité des relations entre acteurs.

La stratégie ne consiste donc pas nécessairement à centraliser davantage. Elle consiste à faire converger.

5. Cette pluralité est aussi une force

Une architecture polycentrique ne constitue pas, en soi, un dysfonctionnement. Elle peut au contraire favoriser l’adaptation aux réalités territoriales, l’émergence de nouvelles initiatives et la diversification des financements.

Certaines innovations peuvent apparaître plus vite dans une fondation, une entreprise ou un programme de coopération que dans une administration centrale. Les collectivités peuvent développer des projets correspondant à leur territoire. Les établissements spécialisés permettent d’isoler certaines expertises.

Le Maroc semble ainsi avoir progressivement construit un écosystème culturel polycentrique. Le problème éventuel n’est donc pas le nombre d’acteurs. Il apparaît lorsque leurs interventions ne convergent pas suffisamment autour des mêmes objectifs, des mêmes diagnostics territoriaux, des mêmes calendriers et des mêmes outils de mesure.

6. 6,48 milliards de DH investis : construire ne suffit pas

Entre 2018 et 2024, plus de 6,48 milliards de DH ont été consacrés aux équipements et infrastructures culturelles. À l’issue de cette période, le nombre d’établissements exploités atteignait 1 176 unités, comprenant notamment centres culturels, théâtres, bibliothèques, médiathèques et conservatoires, selon la Cour des comptes.

Le volume est significatif. La couverture territoriale l’est beaucoup moins.

La Cour calcule seulement 3,2 infrastructures culturelles pour 100 000 habitants. Elle recense 380 communes disposant d’infrastructures culturelles entrant dans le périmètre étudié, soit environ 25 % des communes du pays. Ce chiffre ne signifie pas que les autres communes seraient dépourvues de toute activité culturelle : il mesure la couverture par les infrastructures recensées dans le périmètre de l’évaluation.

La Cour recense également 81 infrastructures culturelles non exploitées, représentant environ 305 millions de DH d’investissements réalisés mais non valorisés.

Une infrastructure achevée n’est donc pas encore un service culturel.

7. Et lorsqu’un équipement existe, est-il utilisé ?

Une deuxième distinction est indispensable : nombre de bâtiments, capacité disponible et fréquentation ne mesurent pas la même chose.

Les Indicateurs sociaux du Maroc — édition 2026 du HCP permettent une première lecture territoriale des théâtres et salles de spectacle en 2024. Le pays comptait 81 théâtres et salles de spectacle dans ce tableau, représentant 24 478 places, 2 119 spectacles et 1 017 158 entrées sur l’année. Les données proviennent du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication. HCP, Les indicateurs sociaux du Maroc 2026.

Culturama a croisé ces volumes avec les populations régionales du RGPH 2024 afin de ne pas comparer directement des régions de tailles démographiques très différentes. Deux indicateurs ont été retenus : la capacité en places pour 100 000 habitants et les entrées pour 1 000 habitants.

Les différences sont nettes. Certaines régions disposent d’une capacité relativement limitée mais enregistrent une forte intensité de fréquentation. D’autres bénéficient d’une capacité importante rapportée à leur population sans présenter le même niveau d’usage déclaré.

Cela ne permet pas d’en déduire mécaniquement la qualité d’une politique régionale. Une fréquentation dépend de nombreux facteurs : programmation, attractivité des manifestations, mobilité, localisation, fonctionnement effectif des équipements, pratiques culturelles, politique tarifaire, qualité des données collectées ou capacité à développer des publics.

Investissement, infrastructure et usage constituent trois niveaux différents de l’action publique.

Cette analyse présente ses propres limites. La catégorie statistique utilisée par le HCP agrège « théâtres et salles de spectacle ». Elle ne permet pas d’isoler précisément théâtre dramatique, musique, humour, danse ou autres formes de spectacle. Une entrée ne correspond pas nécessairement à un individu unique. Et aucune donnée nationale homogène accessible ne permet ici de calculer un véritable taux d’occupation des salles. Le chiffre particulièrement élevé des représentations déclaré pour Dakhla-Oued Ed-Dahab est conservé tel que publié dans la source officielle et doit être interprété avec prudence.

Cette limite statistique constitue elle-même un sujet de gouvernance.

8. C’est ici que le diagnostic de la Cour des comptes devient central

La Cour ne conclut pas à une absence d’action. Elle constate au contraire un investissement important. Son diagnostic porte sur l’organisation de cette action.

Dans son rapport 2024-2025, elle relève l’« absence d’un cadre stratégique global » permettant d’orienter la programmation et la gestion des actions du secteur culturel de manière coordonnée et intégrée. Elle rattache directement cette absence à trois conséquences : l’utilisation optimale des investissements est affectée, la cohérence et la complémentarité des interventions sont affaiblies, et l’efficacité des projets publics est limitée.

Le fonctionnement des conventions donne une dimension concrète au problème. Parmi 189 conventions relatives à des projets d’infrastructures conclues entre 2018 et 2024, près de 20 % n’avaient pas été mises en œuvre à fin 2024. Cela concernait 39 projets, représentant plus de 693 millions de DH programmés. Douze autres projets, représentant plus de 388 millions de DH, étaient considérés comme étant en difficulté.

La question n’est donc plus seulement : « Combien a-t-on construit ? » Mais : « Comment programme-t-on, finance-t-on, ouvre-t-on, exploite-t-on et mesure-t-on ce que l’on construit ? »

9. Ce diagnostic ne commence pas avec le gouvernement actuel

C’est un point essentiel pour lire correctement la période 2011–2026.

En 2016 déjà, le Conseil économique, social et environnemental recommandait l’élaboration d’une « stratégie nationale relative à la culture et à la création », intégrant la culture dans les différentes politiques publiques. CESE, L’économie de la culture.

Le programme gouvernemental de 2017 inscrivait explicitement parmi ses objectifs le fait de « consacrer une stratégie culturelle nationale », tout en annonçant notamment une répartition territoriale équitable des infrastructures, une augmentation progressive du budget culturel et le développement de l’industrie culturelle nationale. Programme gouvernemental 2017.

La Cour des comptes a ensuite constaté, dans son rapport portant sur 2021, que le plan exécutif avait prévu deux ans pour mettre en place une stratégie culturelle nationale, mais que cet objectif n’avait pas été réalisé. Elle relevait alors des projets contenus dans des programmes régionaux et conventions multipartites sans mécanismes suffisants de coordination et de concertation, avec des risques de chevauchement et de duplication. Cour des comptes, rapport 2021.

En 2026, le constat réapparaît. La Cour recommande désormais d’accélérer l’élaboration d’un cadre stratégique intégré, avec une vision unifiée dans les dimensions économique, sociale et territoriale, des objectifs communs et des indicateurs précis.

La question traverse donc plusieurs cycles gouvernementaux. Elle ne peut être réduite au bilan d’un seul mandat.

10. Les mécanismes anciens continuent pendant que de nouvelles filières apparaissent

Un système culturel ne se transforme pas d’un seul mouvement. Certaines politiques présentent une forte continuité.

Le soutien public au théâtre repose, par exemple, sur une architecture dont les fondations remontent au décret de 2013, progressivement ajustée depuis. En 2024, la commission chargée d’examiner les demandes a étudié 226 dossiers, contre 343 l’année précédente, et relevé plusieurs fragilités dans la préparation administrative et financière des projets. Cette continuité n’est pas nécessairement négative : un mécanisme de soutien peut avoir vocation à durer.

Mais elle contraste avec la rapidité institutionnelle observée dans certains secteurs émergents. Le gaming bénéficie désormais d’une exposition nationale dédiée, de conventions de formation, de programmes d’incubation, d’actions d’internationalisation et d’une coopération croissante avec l’enseignement supérieur, l’investissement et les partenaires technologiques.

La question pertinente n’est pas d’opposer gaming et théâtre. Elle est de savoir comment l’État répartit ses capacités d’innovation institutionnelle entre l’accompagnement de nouvelles filières et la transformation des secteurs historiques.

Une action publique peut parfaitement développer de nouvelles industries tout en modernisant ses instruments existants. C’est précisément le rôle d’une vision d’ensemble.

11. Soutenir des projets ne suffit pas non plus à structurer des acteurs

La gouvernance culturelle ne se limite pas aux institutions. Elle concerne aussi la capacité des opérateurs à concevoir, financer et administrer leurs activités.

Les observations formulées dans les dispositifs de soutien au théâtre sont instructives : pièces administratives manquantes, budgets insuffisamment détaillés, faiblesse de certaines fonctions de gestion et dépendance importante à la subvention publique. L’étude IFC identifie de son côté des obstacles majeurs à la croissance des entreprises créatives, notamment leur petite taille, l’informalité d’une partie du secteur et les difficultés d’accès au financement. Elle relève également l’absence d’un cadre juridique spécifique pour l’entreprise culturelle.

Ces éléments renvoient à un chantier moins visible que la construction d’un théâtre ou le lancement d’un festival : le management culturel. Administration, production, recherche de financements, communication, développement des publics, mesure d’impact, gestion juridique, exploitation d’équipements ou entrepreneuriat constituent eux aussi des infrastructures — humaines cette fois — de l’écosystème culturel.

12. Gouverner, c’est également savoir mesurer

L’élaboration de ce dossier met en évidence une autre difficulté : les données existent, mais leurs périmètres ne sont pas toujours homogènes.

Le ministère recense par exemple 161 bibliothèques dans son propre réseau, tandis que le tableau national et régional du HCP en recense 216 selon un autre périmètre. Le cinéma peut être compté en établissements ou en écrans. Les statistiques de spectacle agrègent théâtre et salles de spectacle. Et, comme nous l’avons vu, le « secteur culturel » de la Cour et les « ICC » de l’IFC produisent deux évaluations du PIB qui ne doivent pas être fusionnées.

Avant de comparer les performances, encore faut-il comparer les mêmes objets.

La Cour recommande justement le déploiement d’un système d’information intégré permettant de suivre les infrastructures culturelles à l’aide de tableaux de bord et d’indicateurs de performance. Pour aller plus loin, cette logique pourrait englober non seulement les bâtiments, mais aussi leur programmation, leur fréquentation, leurs coûts de fonctionnement, leurs publics et leur contribution territoriale.

Une gouvernance commune suppose également un langage statistique commun.

13. Une boussole, pas un centre de commande

Réclamer davantage de cohérence ne signifie pas demander que toutes les décisions culturelles soient recentralisées. Ce serait même contradictoire avec la régionalisation et la diversité de l’écosystème.

Une stratégie nationale intégrée pourrait au contraire avoir pour fonction de définir ce que les acteurs souhaitent atteindre ensemble, tout en laissant à chacun ses compétences et sa capacité d’initiative.

L’enjeu serait moins de décider depuis un seul centre que d’organiser une architecture commune : objectifs, responsabilités, coopération entre niveaux territoriaux, articulation avec l’éducation, le tourisme, le numérique ou l’investissement, indicateurs de résultats et mécanismes réguliers d’évaluation.

La stratégie ne devrait pas remplacer les acteurs. Elle devrait les relier.

Le CESE formulait déjà en 2016 l’idée d’une approche intégrée. La Cour des comptes la reformule aujourd’hui en demandant une vision unifiée, des objectifs communs et des indicateurs précis. Entre les deux, dix années se sont écoulées.

Conclusion — L’écosystème avant l’architecture ?

Le Maroc ne manque pas d’action culturelle. Il dispose d’institutions nationales, d’établissements spécialisés, de directions territoriales, de collectivités dotées de compétences propres, de dispositifs de soutien, d’investissements importants et d’un secteur privé et associatif devenu plus diversifié.

Les quinze dernières années ont également vu apparaître de nouvelles filières, de nouveaux opérateurs et une lecture de plus en plus économique de la création.

Le problème posé en 2026 semble donc moins être celui d’une absence d’acteurs que celui de leur mise en cohérence.

Les 6,48 milliards de DH investis montrent une capacité à mobiliser des ressources. Les 1 176 structures exploitées témoignent d’un réseau réel. Mais la couverture territoriale, les infrastructures non utilisées, les conventions inabouties et les écarts d’usage rappellent qu’un investissement public ne produit pas automatiquement un résultat culturel.

La complexité actuelle ne traduit pas une absence d’institutions. Elle résulte au contraire de leur multiplication. Et plus l’écosystème devient dense, territorial, économique et intersectoriel, plus sa gouvernance devient exigeante.

Le Maroc a peut-être construit une partie de son écosystème culturel avant d’en construire pleinement l’architecture commune.

La question des prochaines années n’est donc peut-être plus seulement : combien l’État fait-il pour la culture ?

Mais : comment toutes ces actions produisent-elles ensemble davantage de culture, pour davantage de citoyens ?


À suivre — Partie 2 : combien l’État consacre-t-il réellement à la culture ?

Le prochain volet de MAROC CULTUREL 2011–2026 analysera quinze années de budgets : évolution nominale, poids de la Culture dans le Budget général de l’État, comparaison entre périodes gouvernementales et distinction entre augmentation des crédits et évolution réelle de l’effort public.

Note méthodologique Culturama

Pour l’ensemble de cette série, Culturama distingue autant que possible un projet initié, poursuivi, renforcé ou achevé sous un mandat. Lorsqu’une causalité politique précise ne peut être établie, la formulation « durant la période » est privilégiée. Les données sont prioritairement issues de la Cour des comptes, du HCP, du CESE, des textes juridiques, des administrations et établissements publics concernés, ainsi que d’études institutionnelles de référence. Les différences de périmètre statistique sont signalées plutôt que fusionnées.