0,04 point en quinze ans : anatomie du financement culturel au Maroc

Le budget Culture a augmenté de près de 149 % depuis 2012, mais sa part du Budget général n’a gagné qu’environ 0,04 point. Partie 2 du dossier Culturama sur quinze ans de politiques culturelles.

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0,04 point en quinze ans : anatomie du financement culturel au Maroc

Partie 2 du dossier Culturama sur les politiques culturelles au Maroc, 2011–2026. Lire la Partie 1 : « Le Maroc culturel s’est densifié. Sa gouvernance a-t-elle suivi ? »

Dans quinze jours, le Maroc vote. Les élections législatives sont fixées au 23 septembre 2026 et la campagne électorale s’ouvre le 10 septembre. Avant les nouveaux programmes et les nouvelles promesses, un chiffre permet de regarder autrement quinze années de politique culturelle.

0,04 point.

C’est, à peu près, ce que la Culture a gagné entre 2012 et 2026 dans les charges du Budget général de l’État.

En 2012, le ministère de la Culture disposait de 573,974 millions de dirhams. En 2026, le Département de la Culture atteint 1,427 milliard de dirhams. La hausse est considérable : environ +149 % en valeur nominale, soit un budget presque multiplié par 2,5. Loi de finances 2012 – Ministère de l’Économie et des Finances ; PLF 2026 – note de synthèse budgétaire.

Mais l’État aussi dépense beaucoup plus qu’en 2012. Les charges du Budget général passent, sur les mêmes bornes, d’environ 289,7 milliards à 591,8 milliards de DH, soit un peu plus de +104 %. Rapporté au Budget général, l’effort culturel passe donc d’environ 0,198 % à 0,241 %.

La culture a bien gagné du terrain. Mais ce gain représente seulement 0,043 point de pourcentage en quatorze exercices budgétaires — arrondi ici à 0,04 point.

Beaucoup plus de dirhams. Un peu plus de priorité. Toujours moins d’un quart de 1 % du Budget général.

Cette différence est essentielle. Une hausse nominale ne dit pas à elle seule si un secteur devient davantage prioritaire. Entre 2012 et 2026, la Culture a progressé plus vite que le Budget général, mais elle partait d’un niveau extrêmement faible. La spectaculaire hausse en dirhams se transforme donc, une fois rapportée à l’ensemble des dépenses de l’État, en déplacement beaucoup plus modeste.

Alors qu’est-ce qui a réellement changé depuis 2012 ? Car financer la culture ne consiste pas seulement à voter une enveloppe. Il faut regarder les mécanismes, les bénéficiaires, les infrastructures, les collectivités, les établissements publics, le sponsoring, le mécénat et la coopération internationale.

Et surtout, trois cycles gouvernementaux se sont succédé : Benkirane, El Othmani puis Akhannouch. Les majorités ont changé. La manière de financer la culture a-t-elle changé avec elles ?

1. Le budget du Département de la Culture n’est pas tout l’argent de la culture

Les 1,427 milliard de DH inscrits pour le Département de la Culture en 2026 ne constituent pas un « budget national total de la culture ».

Ils financent l’administration et différents programmes, contribuent au Fonds national pour l’action culturelle – FNAC, soutiennent des secteurs artistiques, des manifestations et des projets patrimoniaux. Mais d’autres flux circulent ailleurs : Centre cinématographique marocain, Fondation nationale des musées, collectivités territoriales, établissements publics, conventions d’infrastructures, entreprises publiques, fondations, coopération internationale ou encore sponsoring privé.

Le FNAC constitue lui-même un cas particulier : comme compte spécial du Trésor, ses recettes peuvent intégrer des soldes reportés d’un exercice à l’autre. Une « recette » du Fonds ne doit donc pas être interprétée automatiquement comme de l’argent nouveau injecté cette année-là.

Premier problème de lecture : il n’existe pas, à notre connaissance, un compte consolidé simple permettant de connaître chaque année la totalité des ressources publiques, territoriales, privées et internationales consacrées à la culture au Maroc.

Autrement dit, l’argent culturel marocain circule par plusieurs tuyaux. Le budget du Département est le centre le plus visible du système, pas le système entier.

2. 2013 : le mécanisme qui structure encore une grande partie du financement en 2026

Si les montants changent, l’architecture des aides directes présente une continuité beaucoup plus forte.

Une grande partie du dispositif actuel repose toujours sur le décret n°2.12.513 du 13 mai 2013, adopté sous le gouvernement Benkirane. Il structure le soutien public aux projets culturels et artistiques autour d’une logique devenue familière : appel à projets, dépôt d’un dossier, examen par une commission, sélection, convention et subvention.

Des arrêtés sectoriels ont ensuite précisé les règles pour le théâtre, le livre, la musique, les arts visuels ou encore les associations et festivals. En 2026, plusieurs appels à projets continuent explicitement à se référer à ce socle. Exemple : appel 2026 dans les arts plastiques et visuels.

Le principe reste donc largement le même :

appel à projets → commission → bénéficiaire → convention → subvention → projet réalisé.

Ce mécanisme a traversé le gouvernement Benkirane, le gouvernement El Othmani et l’alternance de 2021.

L’alternance politique n’a pas produit une alternance équivalente de l’architecture du financement culturel.

Cette continuité n’est pas, en soi, une anomalie. Un dispositif public n’a aucune raison d’être supprimé à chaque changement de majorité. Elle oblige en revanche à relativiser les récits de rupture : les gouvernements successifs ont surtout modifié les paramètres du système plus qu’ils n’en ont remplacé la logique.

3. Sous Akhannouch : davantage d’inflexion que de révolution

Le changement de majorité de 2021 pouvait laisser penser qu’un nouveau modèle succéderait à celui développé durant la décennie PJD. Les données juridiques racontent plutôt une évolution incrémentale.

Le théâtre est un bon laboratoire. Le tawtin, c’est-à-dire l’implantation contractuelle d’une compagnie dans un théâtre ou un centre culturel, existait déjà sous les gouvernements précédents. En 2019, son financement pouvait couvrir jusqu’à 70 % du coût du projet. En 2025, la règle demeurait pratiquement identique.

En 2026, un nouvel arrêté et un nouveau cahier des charges introduisent une inflexion : la participation publique maximale du tawtin passe à 60 %, tandis que la taille admissible des projets et le plafond d’aide augmentent. Le dispositif exige également davantage de suivi et de documentation des activités. Cahier des charges théâtre 2026.

La logique peut se lire ainsi :

moins de dépendance proportionnelle à un seul financeur public + davantage de cofinancement + davantage de contractualisation.

Ce n’est pas un changement de paradigme. Mais ce n’est pas non plus une immobilité complète.

Le modèle semble évoluer par couches successives : subvention, cofinancement, critères d’impact, territorialisation et suivi.

4. En 2026, au moins 51,8 millions de DH d’aides directes sont déjà identifiables

Les résultats publiés au 8 septembre 2026 permettent de reconstituer une partie des soutiens directement destinés aux acteurs et projets culturels.

Pour le livre et l’édition, 862 candidatures ont été examinées et 485 projets soutenus pour 12,5658 MDH.

Pour les associations, festivals et manifestations culturelles, 852 dossiers ont été examinés ; 240 projets ont obtenu 8,63 MDH.

Dans les arts plastiques et visuels, 72 projets sur 102 ont été retenus pour 7,838 MDH.

La première session consacrée à la musique, la chanson et les arts de la scène représente 7,15 MDH.

Enfin, la première session du théâtre atteint 15,595 MDH.

Le total de ces cinq blocs représente déjà 51,7788 MDH. Il s’agit d’un minimum : certaines secondes sessions 2026 ne sont pas encore intégrées et ce montant ne constitue pas le total annuel définitif.

Ce montant ne doit pas être additionné mécaniquement au budget de 1,427 milliard : une partie de ces aides est financée à l’intérieur même de l’architecture budgétaire du Département et du FNAC.

La photographie révèle cependant un autre phénomène : la demande augmente parfois plus vite que les moyens disponibles.

Pour les associations et festivals, le ministère avait reçu 546 candidatures en 2022, contre 852 en 2026 : environ +56 %. Sur la même période, l’enveloppe passe d’environ 7,685 à 8,63 MDH, soit +12 %, tandis que le nombre de projets soutenus passe de 257 à 240.

Davantage de demande culturelle ne signifie donc pas automatiquement davantage de bénéficiaires.

5. Le théâtre montre pourquoi certains arts resteront structurellement dépendants du public

Toutes les activités culturelles n’ont pas la même économie.

Une représentation théâtrale supplémentaire nécessite encore des comédiens, des techniciens, un lieu, des déplacements et du temps de travail. Contrairement à un produit numérique ou à un bien reproductible, le coût ne disparaît pas lorsque la diffusion augmente.

C’est pourquoi il est plus juste de parler d’arts à faible rentabilité marchande que d’« arts qui ne rapportent pas ».

Sur les 15,595 MDH de la première session théâtre 2026, environ 8,39 MDH vont à 45 projets de production et de promotion et 6,45 MDH au tawtin de 12 compagnies. Résidences, recherche, formation et manifestations se partagent le solde.

Production et tawtin absorbent ainsi environ 95 % de l’enveloppe. Les 45 productions sont associées à au moins six représentations chacune : un minimum de 270 représentations programmées. Le soutien moyen à la production tourne autour de 186 000 DH par projet.

La subvention remplit ici une fonction très concrète : rendre possible la création et la diffusion d’une œuvre dont les recettes de billetterie ne suffiraient pas toujours à couvrir les coûts.

Mais une question plus difficile apparaît ensuite :

Une pièce financée renforce-t-elle durablement la compagnie qui la produit ?

Nous connaissons le montant attribué, le bénéficiaire et les représentations attendues. Nous connaissons beaucoup moins systématiquement, deux ans plus tard, les recettes propres de la compagnie, ses coproducteurs, ses contrats, ses salariés permanents ou sa dépendance au prochain appel à projets.

C’est l’une des limites du financement par projet : il sait financer une création plus facilement qu’il ne capitalise une organisation culturelle.

6. Le livre : soutenir la production ne suffit plus

Le livre obéit à une économie différente. Une fois publié, un ouvrage peut théoriquement être reproduit et vendu à grande échelle. Mais cela suppose des lecteurs, des librairies, un réseau de distribution et un marché suffisant.

Les 12,5658 MDH de soutien 2026 montrent que l’action publique tente désormais d’intervenir sur plusieurs maillons.

Environ 4,79 MDH sont consacrés à la participation aux foires internationales, 4,41 MDH à la publication, 2,282 MDH aux librairies, puis viennent les revues culturelles, le numérique et les résidences d’auteurs.

Un détail est révélateur : en 2026, l’enveloppe destinée à la présence du livre marocain dans les foires internationales est légèrement supérieure à celle consacrée directement à la publication.

La logique publique ne s’arrête donc plus à « produire un livre » :

créer → publier → distribuer → exposer → vendre → lire.

Mais là encore, les données d’attribution sont plus faciles à trouver que les résultats économiques : tirages réellement écoulés, réimpressions, évolution des ventes, survie des librairies soutenues ou nombre de lecteurs supplémentaires.

7. Comment se finance réellement un festival ? Le cas du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde

Les grands festivals permettent d’observer une autre architecture : le financement hybride.

Une étude Med Culture consacrée au Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde reconstitue en 2013 un budget d’environ 23 MDH. La structure financière publiée repose sur 33 % de sponsoring et mécénat privés, 28 % de subventions institutionnelles, 22 % d’entreprises et organismes publics et 17 % d’autofinancement, notamment billetterie et location de stands. Étude Med Culture – copie consultable.

Le cas est précieux parce qu’il montre qu’un grand événement culturel n’oppose pas nécessairement « public » et « privé ». Il assemble plusieurs ressources.

Mais l’étude va plus loin : sur les 23 MDH de dépenses du festival en 2013, environ 9 MDH ont été dépensés localement à Fès, contre 14 MDH hors du territoire, notamment en cachets, transports et dépenses liées aux artistes internationaux.

Du côté des ressources, le festival avait parallèlement attiré environ 14,5 MDH provenant de l’extérieur du territoire. L’étude estime donc que l’impact économique direct local était proche de l’équilibre avant même d’intégrer les dépenses des festivaliers dans les hôtels, restaurants, commerces et transports.

Ce cas permet de distinguer trois questions souvent confondues :

  • Qui finance ? État, collectivités, entreprises, sponsors, public.
  • Où l’argent est-il dépensé ? Localement ou hors du territoire.
  • Quel impact supplémentaire génère l’événement ? Tourisme, emplois, commerce, image ou création.

Il montre aussi une limite du modèle privé : un festival à forte audience et forte visibilité est beaucoup plus « sponsorisable » qu’une compagnie de théâtre expérimental, une revue littéraire ou une résidence d’écriture.

La question n’est donc pas seulement : « le privé peut-il financer la culture ? » mais « quelle culture le privé a-t-il intérêt à financer ? »

8. 6,48 milliards de DH d’infrastructures : construire n’est pas encore faire vivre

Le financement culturel change complètement d’échelle lorsqu’on passe des aides artistiques aux équipements.

Entre 2018 et 2024, la Cour des comptes recense plus de 6,48 milliards de DH consacrés aux équipements et infrastructures culturelles. À la fin de la période, 1 176 établissements étaient exploités.

Mais la couverture restait d’environ 3,2 infrastructures pour 100 000 habitants et concernait environ 380 communes, soit seulement un quart des communes du pays. La Cour recense également 81 infrastructures non exploitées, correspondant à près de 305 MDH d’investissement non valorisé.

Sur 189 conventions de construction et d’équipement conclues entre 2018 et 2024, environ 20 % n’étaient pas encore mises en œuvre fin 2024. Trente-neuf projets représentant plus de 693 MDH étaient concernés et douze autres projets, pour plus de 388 MDH, étaient en difficulté. Cour des comptes, rapport annuel 2024–2025.

Le problème financier ne se résume donc pas au coût de construction.

Un centre culturel doit ensuite financer une équipe, la maintenance, la programmation, la technique, la communication, la médiation et le développement des publics.

CAPEX sans OPEX suffisant ne produit pas automatiquement un service culturel.

La Cour relève précisément la dépendance des infrastructures aux crédits budgétaires, la faiblesse des ressources propres et le recours encore limité aux partenariats avec le privé ou la société civile.

9. Territorialiser les crédits reste un chantier

L’investissement culturel n’est pas uniquement une question de montant. Il est aussi géographique.

La Cour des comptes souligne l’absence d’une méthode suffisamment structurée permettant de diagnostiquer les besoins territoriaux et de programmer les infrastructures en conséquence.

Les premières données sur les aides artistiques montrent également une concentration. Lors de la première session théâtre 2024, Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra réunissaient à elles seules près de la moitié des projets soutenus. Avec Marrakech-Safi, les trois régions dépassaient 60 %.

Une seule discipline et une seule session ne suffisent évidemment pas à conclure sur toute la politique culturelle. Mais le signal justifie une analyse systématique des bénéficiaires par région, par habitant et par type de structure.

La question électorale peut dès lors être formulée autrement :

Combien de dirhams supplémentaires ? Mais aussi : dans quelles villes, pour quels publics et avec quelle permanence de l’offre ?

10. L’argent privé et international existe, mais il reste difficile à consolider

Le financement de la culture s’est progressivement ouvert à d’autres acteurs.

En 2023, l’Union européenne a lancé au Maroc un programme spécifique consacré aux industries culturelles et créatives, doté de 110 MDH. En 2026, le Fonds international pour la diversité culturelle de l’UNESCO soutient, par exemple, le projet NUMUN de la Fondation Hiba à hauteur de 93 200 dollars.

Des fondations, instituts culturels étrangers, entreprises, banques, opérateurs télécoms ou groupes industriels participent également au financement de festivals, lieux, formations et programmes.

Mais il existe une différence importante entre visibilité et transparence financière : les noms des sponsors sont généralement publics ; leurs contributions exactes le sont beaucoup moins.

Il est donc aujourd’hui plus simple de cartographier « qui soutient quoi » que de calculer combien représente annuellement le sponsoring ou le mécénat culturel au Maroc.

Deuxième grand angle mort : il n’existe pas de compte national consolidé du mécénat et du sponsoring culturels permettant de suivre leur évolution, leur répartition par discipline ou leur concentration entre grandes manifestations et petites structures.

11. Benkirane, El Othmani, Akhannouch : trois périodes, mais pas trois modèles

À l’approche des élections, la tentation est forte de classer les gouvernements selon le montant qu’ils ont consacré à la culture. Les données imposent une lecture plus prudente.

Benkirane, 2012–2017 : institutionnaliser les mécanismes

Le budget du ministère passe d’environ 574 MDH en 2012 à 723 MDH en 2017, soit environ +26 % en valeur nominale. C’est surtout durant cette période que se structure le cadre contemporain des aides : décret de 2013, arrêtés sectoriels, production théâtrale, tawtin et appels à projets.

Il faut également éviter de présenter les niveaux élevés de soutien direct comme une nouveauté des années 2020 : le ministère indiquait lui-même que l’enveloppe de soutien aux arts avait atteint un record de 40 MDH en 2016.

El Othmani, 2017–2021 : consolider, puis soutenir un secteur frappé par le Covid

Le programme gouvernemental 2017 annonçait déjà stratégie culturelle nationale, territorialisation, progression du budget et développement des industries culturelles.

Puis arrive 2020. Le nombre de candidatures au soutien artistique passe de 327 en 2019 à 1 096 en 2020 ; les bénéficiaires de 155 à 459. L’enveloppe artistique atteint 37 MDH, soit +30 % sur un an — mais reste inférieure au record de 2016. À cela s’ajoute une distribution anticipée d’environ 35,4 MDH de droits d’auteur.

Durant cette période, le financement culturel prend temporairement une fonction qui dépasse la production artistique : maintenir économiquement en vie un secteur dont une grande partie de l’activité est interrompue.

Akhannouch, 2021–2026 : augmenter les moyens et pousser la logique d’écosystème

Le Département de la Culture atteint 1,427 milliard de DH en 2026, en hausse de 8,79 % par rapport à 2025. Le discours public insiste davantage sur les ICC, l’investissement culturel, la professionnalisation, le management, le développement territorial et la situation économique des artistes.

Des critères de cofinancement et d’impact deviennent plus explicites dans certains dispositifs. Mais le socle juridique de 2013 demeure au cœur de nombreuses aides.

La lecture qui se dégage est donc moins celle de trois philosophies successives que de trois étapes :

institutionnalisation → consolidation → modernisation progressive.

Le gouvernement change. Le système, lui, apprend lentement.

Il faut enfin résister à une attribution trop simple des investissements. Les 6,48 milliards de DH d’infrastructures entre 2018 et 2024 couvrent à la fois les périodes El Othmani et Akhannouch, avec des projets souvent pluriannuels. Les attribuer intégralement à l’un ou à l’autre serait méthodologiquement incorrect.

12. Le défaut le plus visible : nous savons mieux ce qui est financé que ce que le financement produit

En quinze ans, la transparence des attributions s’est améliorée.

Pour plusieurs dispositifs, on peut aujourd’hui retrouver les bénéficiaires, les montants, les disciplines, le nombre de dossiers déposés et parfois des obligations précises de représentation, d’activité ou de rapport.

Ce qui manque encore à grande échelle, ce sont des indicateurs harmonisés permettant de répondre après deux ou trois ans à des questions simples :

  • Combien de spectateurs ont réellement été touchés ?
  • Quel coût public par spectateur ou par représentation ?
  • Combien de journées de travail artistique et technique ont été rémunérées ?
  • Quelle part des recettes est devenue propre à la structure ?
  • Combien de projets continuent à circuler deux ans après la subvention ?
  • Combien de livres soutenus sont vendus ou réimprimés ?
  • Combien d’équipements disposent d’une programmation régulière et de publics fidélisés ?
  • Les bénéficiaires deviennent-ils moins dépendants du financement public ?

La Cour des comptes formule une critique comparable pour les infrastructures : insuffisance des systèmes d’information, des tableaux de bord et des indicateurs de performance.

En quinze ans, la sophistication du financement culturel semble avoir progressé plus vite que celle de son évaluation.

13. Après 0,04 point, le débat ne peut plus être seulement « combien ? »

Augmenter le budget culturel reste une proposition parfaitement légitime. Entre 2012 et 2026, la Culture a d’ailleurs gagné une petite part relative du Budget général, pas seulement davantage de dirhams.

Mais les données montrent pourquoi le prochain débat ne peut plus se résumer au montant de l’enveloppe.

Il faut demander :

  • Quelle part du Budget général ?
  • Quelle part pour les œuvres et quelle part pour la consolidation des structures ?
  • Quel équilibre territorial ?
  • Quel rôle pour le mécénat, le sponsoring et les recettes propres ?
  • Quels objectifs d’impact devront être rendus publics après financement ?

Une promesse de « doubler le budget de la culture » est donc moins informative qu’elle n’en a l’air si elle ne précise pas pour quoi, pour qui, où, selon quel mécanisme et avec quels résultats mesurables.

Le financement culturel marocain n’est pas immobile. Il s’est densifié, diversifié et progressivement professionnalisé. Mais il révèle également une forte continuité : des mécanismes fondamentaux qui traversent les changements de majorité, une dépendance persistante de plusieurs disciplines aux subventions, des infrastructures dont l’exploitation reste un défi et un système qui sait encore mieux documenter l’argent qu’il distribue que ce que cet argent transforme.

Après quinze ans et environ 0,04 point supplémentaire dans le Budget général, la question n’est peut-être plus seulement de savoir combien le Maroc veut dépenser pour la culture. Elle est de savoir quel système culturel il veut financer.


Note méthodologique

Cette analyse compare autant que possible le périmètre du Département de la Culture. Les configurations ministérielles ont changé au cours de la période : comparer directement les budgets globaux de « Culture », « Culture et Communication » ou « Jeunesse, Culture et Communication » produirait des résultats trompeurs.

Pour le titre, Culturama compare deux bornes homogènes issues des lois de finances : 573,974 MDH / 289,716 Mds DH en 2012 = 0,198 % et 1,427 Md DH / 591,814 Mds DH en 2026 = 0,241 %. L’écart est de 0,043 point de pourcentage, arrondi à 0,04 point. Il ne s’agit pas d’une hausse de « 0,04 % ».

Les montants d’aides 2026 correspondent aux résultats disponibles au 8 septembre 2026. Certaines sessions n’étant pas encore clôturées ou publiées, les 51,78 MDH constituent un minimum identifié et non le total définitif de l’exercice.