À lire dans le dossier MAROC CULTUREL 2011–2026 : Partie 1 — Gouvernance culturelle · Partie 2 — Financement culturel · 43 milliards de DH : le vrai poids des ICC au Maroc.
À huit jours du scrutin législatif du 23 septembre, jamais ou presque les programmes électoraux marocains n’avaient autant chiffré la culture : objectif de 1 %, milliards de dirhams, centaines d’équipements, dizaines de milliers d’emplois. Mais derrière cette inflation de chiffres apparaît une autre réalité : les partis détaillent beaucoup mieux ce qu’ils veulent construire ou dépenser que la manière dont ils comptent transformer durablement l’économie culturelle.
Le 23 septembre 2026, les Marocains sont appelés à renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants. Vingt-sept partis participent au scrutin. Dans la masse des programmes consacrés à l’emploi, au pouvoir d’achat, à la santé, à l’éducation ou à l’eau, Culturama a isolé un champ rarement comparé comme une véritable politique publique : la culture.
Premier constat : contrairement à une idée répandue, elle n’est pas absente de la campagne.
Elle est même étonnamment présente.
Budgets, équipements, industries culturelles, patrimoine, amazighité, bibliothèques, cinéma, création, emploi, rayonnement international : presque tous les grands programmes étudiés lui donnent une place, avec des niveaux de précision très variables.
Mais à mesure que l’on passe des slogans aux mécanismes, un paradoxe apparaît.
Les partis savent de mieux en mieux compter les équipements qu’ils veulent construire. Beaucoup moins les publics qu’ils veulent y faire entrer, les entreprises qu’ils veulent rendre solvables ou les résultats culturels qu’ils veulent réellement mesurer.
1. Le fétiche du « 1 % » : un même chiffre, mais pas toujours le même budget
S’il fallait retenir un chiffre de cette campagne culturelle, ce serait probablement 1 %.
L’USFP annonce explicitement vouloir porter le budget du secteur culturel à 1 % du Budget général de l’État. Le PPS affiche lui aussi l’objectif de 1 %, mais son document officiel parle d’un passage de 0,4 % à 1 % des dépenses publiques : le dénominateur n’est donc pas exactement le même. Dans les documents relatifs à l’Alliance de la gauche, enfin, les références disponibles appellent davantage de prudence, des niveaux de 1 % et 2 % apparaissant selon les présentations du programme.
Cette nuance n’est pas technique : elle change le coût réel de la promesse.
Pour donner un ordre de grandeur, Culturama peut néanmoins simuler ce que représenterait 1 % du Budget général de l’État sur la base de la structure budgétaire 2026.
Les charges du Budget général avoisinent 591,8 milliards de DH. Le Département de la Culture dispose, lui, d’environ 1,427 milliard de DH en 2026.
Sur ce périmètre, 1 % représenterait environ 5,92 milliards de DH par an, soit environ 4,15 fois le budget actuel du Département de la Culture et près de 4,5 milliards de DH supplémentaires chaque année.
Ce calcul est une simulation Culturama, et non le chiffrage officiel d’un parti. Mais il révèle l’échelle du débat.
Promettre 1 % n’est pas une augmentation marginale. Sur un périmètre comparable au Budget général 2026, cela reviendrait à changer complètement d’échelle.
La vraie question commence donc après le slogan : avec quelle trajectoire budgétaire, quelles priorités et quels indicateurs ? Sur ce point, les programmes sont beaucoup moins précis.
2. Le PPS pousse la quantification très loin — jusqu’à financer directement le public
Parmi les programmes étudiés, le PPS est celui qui pousse le plus loin la logique du chiffre.
Son programme prévoit notamment 20 milliards de DH additionnels sur cinq ans pour la culture, 300 institutions culturelles, 100 espaces multifonctionnels, 150 000 emplois dans les ICC, 100 startups culturelles et l’objectif de porter la contribution des industries culturelles à 4 % du PIB.
Mais sa proposition la plus intéressante n’est peut-être pas une infrastructure. C’est le chèque culturel annuel de 1 000 DH destiné à deux millions de ménages à revenu modeste.
Pourquoi est-ce important ? Parce que la quasi-totalité des politiques culturelles marocaines se concentrent historiquement sur l’offre : financer une salle, une production, une association, un festival, une institution.
Ici, on finance directement la demande culturelle.
Arithmétiquement, si deux millions de ménages bénéficiaient effectivement chaque année de 1 000 DH, le dispositif représenterait jusqu’à 2 milliards de DH par an à plein régime.
Le concept mérite donc d’être pris au sérieux — mais aussi chiffré, ciblé et évalué avec précision. Qui pourrait utiliser ce chèque ? Pour quels biens et services ? Auprès de quels opérateurs ? Comment éviter les effets d’aubaine ? Quel impact réel sur la fréquentation culturelle ?
C’est exactement là que commence le passage d’une promesse électorale à une politique publique.
3. RNI : 300 000 emplois… mais pas 300 000 emplois culturels
Autre chiffre spectaculaire de la campagne : 300 000 emplois.
Il apparaît bien dans le programme présenté par le RNI. Mais il faut le lire correctement : le parti vise 300 000 emplois dans un ensemble très large comprenant le tourisme, les services, les métiers de la culture, les arts et le divertissement.
Il serait donc faux de présenter ce nombre comme « 300 000 emplois dans la culture ». La part spécifiquement attribuable aux ICC n’est pas isolée.
C’est un bon exemple d’un problème récurrent de cette campagne : les grands agrégats produisent des annonces puissantes, mais deviennent difficiles à auditer secteur par secteur.
À l’horizon 2031, pourra-t-on dire combien d’emplois ont réellement été créés dans la musique ? Le design ? Le gaming ? L’édition ? L’audiovisuel ? Les arts vivants ? Sans baseline ni ventilation, la promesse restera difficile à évaluer.
4. Dix programmes, quatre visions de la culture
La comparaison des programmes révèle surtout que les partis ne parlent pas de la même chose lorsqu’ils utilisent le mot « culture ».
Culturama distingue quatre grandes conceptions dominantes, qui peuvent parfois se superposer.
La culture comme droit et service public
C’est la logique la plus visible chez le PPS, l’USFP et l’Alliance de la gauche. Le vocabulaire est celui de l’égalité territoriale, de la bibliothèque, de l’accès aux équipements, de la proximité, de la lecture, du service public et de la démocratisation.
La culture comme industrie
Ici, le vocabulaire change. On parle de PIB, entreprises, startups, emplois, investissement, exportation et industries créatives. Le PPS combine fortement cette lecture avec sa conception de la culture comme droit. L’UC et le MDS développent également davantage cette dimension économique dans leurs orientations.
La culture comme identité et cohésion
Chez d’autres formations, la culture est davantage associée à la transmission, aux valeurs, aux langues, au récit national et aux référents identitaires. Cette logique apparaît notamment dans les propositions du PJD, de l’Istiqlal ou dans certaines dimensions du programme du PAM autour de l’amazighité.
La culture comme puissance
Le Mouvement Populaire développe une lecture particulièrement intéressante de la culture comme souveraineté, industrie nationale et outil de rayonnement : production audiovisuelle, quotas de contenus, fonds dédié, patrimoine, présence internationale.
Ces catégories ne constituent pas un classement idéologique.
La culture doit-elle constituer une politique publique autonome — ou rester l’instrument d’une autre politique : économique, identitaire, territoriale ou diplomatique ?
5. 700 équipements : la campagne est-elle tombée dans la « malédiction du béton » ?
En additionnant les engagements explicitement chiffrés du PPS et de l’USFP, on arrive à environ 700 équipements ou espaces culturels à créer, développer ou rénover.
PPS : 400. USFP : 300.
Sur le papier, le besoin territorial existe bel et bien. Mais les données de la Cour des comptes imposent de regarder l’autre moitié de l’équation.
Entre 2018 et 2024, plus de 6,48 milliards de DH ont déjà été investis dans les équipements et infrastructures culturelles. Le réseau comptait 1 176 établissements exploités à la fin de la période. Pourtant, seulement 380 communes, soit environ un quart des communes du pays, disposaient d’une infrastructure entrant dans le périmètre évalué.
Plus troublant encore : 81 infrastructures restaient non exploitées. Elles représentaient environ 305 millions de DH d’investissements non valorisés.
La conclusion n’est pas qu’il faudrait arrêter de construire. Le déficit territorial est réel.
Mais une infrastructure n’est pas encore une politique culturelle. Une salle nécessite une équipe, un budget de fonctionnement, de la maintenance, une programmation, de la technique, de la communication, de la médiation et surtout des publics.
CAPEX sans OPEX, programmation et stratégie de publics ne produit pas automatiquement un service culturel.
La question que les programmes devraient donc poser n’est pas seulement : combien de nouvelles salles ? Mais aussi : qui les exploitera ? Avec quel modèle économique ? Quel budget annuel ? Quelle programmation ? Quelle fréquentation cible ?
6. Le grand absent : le public
Ce point devient encore plus important lorsqu’on regarde les dépenses des ménages.
Selon le HCP, la part des dépenses de consommation consacrée au groupe « loisirs et culture » est passée de 1,9 % en 2014 à 0,5 % en 2022.
Il faut être prudent avec ce chiffre. Il ne prouve pas que « les Marocains ne s’intéressent plus à la culture ». La période inclut les effets du Covid, l’évolution du niveau de vie et des arbitrages budgétaires importants des ménages.
Mais il pose une question que presque aucun programme ne traite à la hauteur de l’enjeu : à quoi sert d’augmenter massivement l’offre culturelle si la demande ne progresse pas avec elle ?
C’est ici que l’éducation artistique, la médiation, la lecture, la politique tarifaire, le transport, les horaires, l’information culturelle et l’expérience des publics deviennent centrales.
Sur ce terrain, le PPS se distingue par plusieurs objectifs chiffrés : formation de 5 000 enseignants d’arts, lecture d’au moins un livre par trimestre pour les élèves et multiplication du temps consacré à la lecture.
Chez la plupart des autres formations étudiées, l’éducation artistique reste beaucoup moins mesurable.
Et pourtant, le futur consommateur de cinéma, de livres, de musique, de théâtre ou de jeu vidéo culturel se construit aussi à l’école.
7. Les ICC pèsent déjà 43 milliards de DH. Leur problème n’est plus seulement la reconnaissance.
C’est peut-être le chiffre qui change le plus radicalement la lecture du débat.
En avril 2026, l’IFC — membre du Groupe Banque mondiale — a publié une importante cartographie économique des ICC marocaines.
Le secteur représenterait environ 2,4 % du PIB en 2022, 43 milliards de DH de revenus en 2023, plus de 116 000 emplois et environ 9 500 entreprises.
Nous ne parlons donc plus d’une économie marginale.
Mais l’IFC identifie également un paradoxe majeur : en 2021, les ICC recevaient moins de 0,5 % du crédit total aux entreprises, et seulement une très faible part des entreprises créatives accédait à un financement externe formel.
Voilà probablement l’un des plus grands angles morts des programmes.
On promet beaucoup d’argent public à la culture. Mais très peu de programmes expliquent comment permettre à une entreprise culturelle de devenir finançable par le marché.
Comment valoriser un catalogue musical comme actif ? Comment financer un studio de jeu vidéo dont les principaux actifs sont immatériels ? Comment sécuriser le financement d’un film avant ses recettes ? Comment adapter les garanties à une entreprise dont la valeur réside dans ses droits, sa marque, ses contrats ou sa propriété intellectuelle ?
L’IFC recommande précisément le développement de produits financiers adaptés et de mécanismes de partage du risque.
Cela ouvre une piste beaucoup plus structurante qu’une nouvelle ligne de subvention : faire entrer durablement les ICC dans le système financier.
8. Droits d’auteur : la loi avance plus vite que les programmes
En 2026, le cadre juridique des droits d’auteur a lui-même évolué afin de mieux prendre en compte les usages numériques.
Mais cette évolution juridique apparaît très peu dans les programmes électoraux. C’est surprenant : la propriété intellectuelle est précisément l’un des actifs économiques centraux des ICC.
La rémunération pour copie privée, par exemple, existe dans le dispositif juridique marocain. Le problème politique ne consiste donc pas seulement à adopter de nouvelles règles, mais aussi à assurer leur application effective, la collecte, la traçabilité et la redistribution des droits.
Sur ce terrain, les programmes restent étonnamment silencieux.
9. Une politique culturelle ne peut plus être pensée uniquement depuis Rabat
Autre angle mort : qui doit réellement conduire ces politiques ?
Depuis la régionalisation avancée, le Maroc dispose d’une architecture beaucoup plus complexe que le seul ministère. Les régions et collectivités disposent de compétences et de leviers en matière de développement territorial, de patrimoine, d’équipements et de culture, tandis que les Programmes de développement régional structurent une partie de l’action publique à cette échelle.
Dès lors, promettre « une salle dans chaque territoire » sans expliquer qui construit, qui finance, qui programme et qui exploite produit une politique incomplète.
L’un des grands chantiers de la prochaine législature pourrait être précisément cette contractualisation : État + Régions + communes + opérateurs culturels + secteur privé.
Avec des stratégies différentes selon les territoires.
L’audiovisuel à Ouarzazate ne pose pas les mêmes enjeux que l’édition à Rabat, le design à Casablanca, le patrimoine à Fès ou les industries créatives numériques à Tanger.
La territorialisation ne devrait pas signifier reproduire partout la même infrastructure. Elle devrait signifier construire des écosystèmes adaptés aux avantages culturels de chaque territoire.
10. 2030 approche. Où est l’IA culturelle ?
La prochaine majorité gouvernera pendant la séquence qui mènera le Maroc vers la Coupe du monde 2030.
Dans le même temps, le Royaume affiche clairement son ambition de structurer de nouvelles filières créatives numériques, notamment le gaming.
Mais un autre bouleversement est presque absent des programmes étudiés : l’intelligence artificielle générative.
Culturama n’a identifié dans les dix programmes analysés aucune stratégie suffisamment structurée articulant explicitement création culturelle, IA générative, droits des auteurs, données d’entraînement, clonage de voix et d’image, rémunération ou consentement.
La question devient pourtant incontournable. Qui pourra utiliser une œuvre marocaine pour entraîner un modèle ? Quels droits conservera un comédien sur sa voix synthétique ? Comment protéger un catalogue musical ? Comment identifier les contenus synthétiques ?
Les partis parlent de numérique. Ils parlent de culture. Ils parlent encore très peu des deux ensemble.
11. Le problème n’est pas le manque de promesses. C’est leur auditabilité.
Au terme de cette comparaison, une chose est claire : les programmes culturels de 2026 sont plus chiffrés qu’on pourrait le penser.
Mais compter n’est pas encore mesurer.
Construire 300 équipements est un indicateur de production. Ce n’est pas un indicateur d’impact culturel.
Dépenser 5 milliards est mesurable. Mais combien de nouveaux lecteurs ? Combien de spectateurs réguliers ? Quel revenu médian pour les artistes ? Quel taux de survie à cinq ans pour les entreprises créatives ? Quelle proportion des équipements est réellement programmée toute l’année ? Quel accès dans les petites villes ? Quelle part des ICC accède au crédit ? Quel montant de droits est effectivement reversé aux créateurs ?
Sur ces indicateurs, le silence est beaucoup plus important.
Les programmes proposent des KPI de production beaucoup plus souvent que des KPI d’impact culturel.
Conclusion — Après le béton, l’écosystème
Dire que « les partis ne parlent pas de culture » en 2026 serait faux.
Ils en parlent. Et certains beaucoup.
Ils la budgétisent, la territorialisent, lui assignent des objectifs économiques, sociaux, identitaires ou diplomatiques.
C’est déjà un changement.
Mais le prochain saut qualitatif ne viendra probablement pas du nombre de milliards annoncés ni du nombre de bâtiments promis.
Il viendra de la capacité à relier les infrastructures aux publics, la création au financement, les artistes aux droits, les entreprises au crédit, l’État aux territoires et la culture aux transformations technologiques.
Le Maroc possède déjà une économie créative estimée à 43 milliards de DH de revenus. Il possède un réseau d’infrastructures important. Il dispose d’un cadre juridique qui évolue. Il développe des filières nouvelles.
Le véritable enjeu de la législature 2026–2031 n’est donc plus seulement de convaincre que la culture compte.
C’est de démontrer qu’elle peut être gouvernée, financée et mesurée comme un véritable secteur stratégique.
En 2031, le meilleur indicateur ne sera peut-être pas le nombre de dirhams dépensés. Ni même le nombre de salles construites.
La politique culturelle aura-t-elle créé davantage de publics, davantage de valeur et davantage de capacité à vivre de la création ?
Méthodologie
Culturama a examiné, au 15 septembre 2026, dix programmes ou plateformes électorales suffisamment documentés pour permettre une analyse comparative : PPS, USFP, Mouvement Populaire, RNI, PAM, Istiqlal, PJD, UC, Alliance de la gauche et MDS. Vingt-sept partis participent au scrutin législatif de 2026. Le terme « absence » signifie qu’aucune proposition suffisamment explicite n’a été identifiée dans les documents étudiés ; il ne signifie pas qu’une formation n’a jamais pris position sur le sujet. Les calculs présentés comme « simulation Culturama » sont des calculs éditoriaux réalisés à partir de données publiques et ne constituent pas des chiffrages officiels des partis. Les données économiques sont notamment confrontées aux travaux de l’IFC, de la Cour des comptes, du HCP et du ministère de l’Économie et des Finances.



